Au calme

Publié le par Matthieu

Sa femme est partie tout le week-end avec les enfants chez les beaux-parents, lui a dû rester travailler. C'est samedi soir. Les jeunes prennent d'assaut les bars et les pubs, lui a remisé son costume jusqu'à demain. Faire le vide, mettre de côté le boulot pour quelques minutes, une heure peut-être si le temps le permet.

Il s'est installé au parc voisin, sur le banc sous le saule pleureur face au lac. Deux cygnes y paradent pendant que les colverts jouent à se poursuivre dans de grandes éclaboussures. Des enfants parcourent l'aire de jeu, inventant sur les toboggans et autres balançoires des combats de chevaliers et des princesses à secourir. Un vieux passe au loin, sa cane telle un tuteur, il se remémore sa jeunesse, il s'imagine assis sur ce banc avec sa fiancée, regardant leurs enfants se pourchasser autour du tourniquet.

Il reste encore une bonne heure de soleil mais déjà la fraîcheur de la nuit se fait sentir. Son écharpe autour du cou, notre bonhomme observe, commente intérieurement tout ce qu'il voit, se dit qu'il a évité un repas de famille ce dimanche, que l'oncle lourdeau ne lui chuchotera pas de blagues de mauvais goût tout le long du déjeuner. Il imagine ses enfants chassant les papillons dans le jardin de leurs grands-parents, courant après le chien ou aidant au potager.

 

Vers dix-neuf heures il se décide et se lève, rêveur. Son travail ne lui convient pas tant que ça, il se dit que ce n'est peut-être pas trop tard, lui qui rêvait de voyager, de découvrir le monde. il n'a pas dépassé Londres et ça lui pèse. Il devrait en parler à sa femme. Elle qui part tous les matins rejoindre son travail idyllique: elle rêvait de princesses et de longues robes elle est styliste pour un grand couturier. Aura-t-il droit à son rêve, pourra-t-il un jour réaliser le sien?

 

En poussant la porte de chez lui, il aperçoit son costume noir accroché à la patère. Des regrets il en a. mais il se taira. Une fois de plus, demain matin, il reprendra un énième RER, rejoindra son poste de travail; une journée de plus qui se sera écoulée, identique à la précédente. La routine l'a pris au piège. Heureusement la vie lui a donné des enfants merveilleux, une femme aimante, une maison en banlieue avec tout le confort moderne. Mais où sont passés ses rêves de jeune homme? Franchira-t-il le pas? Est-on trop vieux à quarante ans pour repartir de zéro? Il s'assoit devant la télé et gobe les informations de vingt heures. Toujours le même refrain: le monde va mal, le chômage empire, la crise perdure et la grippe progresse. Aïe aïe aïe. Il se dit que lui au moins a un travail et une famille, un pavillon et un monospace. Alors il remet à la prochaine fois ses grands projets, comme tous les week-ends depuis de nombreuses années. Une occasion se présentera, se dit-il, un signe, quelque chose de concret qui lui dira: "Vas-y, c'est le moment!".

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Publié dans Livres

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