Un ouvrier pas comme les autres
Planté sur de courtes pattes, il me seconde dans ma basse besogne. Grossis par ses verres de lunettes dignes d'un pare-brise à l'épreuve des balles, ses yeux globuleux m'observent et m'effraient un peu, comme deux pruneaux noirs entourés de chair qui papillonnent et semblent vouloir dire quelque chose. Son t-shirt blanc et bleu à l'effigie de son club lui donne un air infantile, son vocabulaire familier voire vulgaire ne rend pas la conversation évidente. Il parle aussi bien de foot que moi de voyage ou de littérature. Il élève sa fille de cinq ans dans l'univers des stades et des chants de supporters et ne loupe aucune retransmission de son club favori. Il dénote dans cet univers girondin, hors de contexte par ses goûts footballistiques - ce n'est pas comme si je m'y intéressais, non, juste que le pauvre s'en prend plein les oreilles à longueur de journée. Aujourd'hui sa vraie nature m'est apparue comme une évidence. Il finissait de réparer la machine et se dirigeait vers la sortie de l'atelier. Glissant sur un film plastique qui traînait par là, il a perdu l'équilibre, a battu l'air de ses bras filiformes, a crié une de ces insanités dont il a le secret, a trébuché et s'est pris une palette vide en pleine poire. Sur le coup je me suis dit: "Oh tiens! Une tortue fan de l'OM! C'est pas tous les jours qu'on voit ça."