J'ai vu la pluie des cendres
La vieille montagne nous rappelle qu'elle vit encore. Son souffle rauque et ses jets de lave, ses soubresauts soudains nous étonne toujours. Elle a beau être Soufrière, elle n'est pas souffrante, bien au contraire. Et quand elle se réveille, de la torpeur à la terreur, elle balaie le paysage de son rideau gris.
J'ai vu la pluie tomber sur Pointe-à-Pitre, humide et grise, chaude et visqueuse. J'ai vu les voitures se recouvrir de leur manteau de suie, les enfants s'abriter sous les auvents, les plantes se vêtir de leur habit de deuil. J'ai vu les couleurs joyeuses des Caraïbes disparaître sous une fine couche de cendres. La nuit tous les chats sont gris, dit-on. Les jours comme ça tout est gris, chiens y compris. La mamie qui court, son cabas derrière elle, ressemble déjà pas mal à un mort-vivant, les traits tirés, les cheveux gris, mais le madras autour de sa taille garde encore quelques touches de jaune, de bleu, de vert. Et ce sourire sur son visage, cette façon fière de marcher (en se pressant un peu, mais c'est la météo qui le justifie), c'est toute la force des îles, la détermination à continuer de vivre même si les éléments eux-mêmes, pour ainsi dire les dieux, s'y mettent et tentent de nous gâcher la journée.
J'ai vu la pluie descendre sur Montserrat, et laver les corps et les murs et les sols et les arbres de cette tristesse en poudre. Les sourires sont revenus, la musique s'est rallumée, on époussette son perron, on active les essuie-glaces, en avant le progrès, que la cendre retourne à la cendre.
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