Route de nuit
Je rentre me coucher. Il est cinq heures. Bordeaux s'éveille (ou pas).
Les rues sont pratiquement désertes, Saint-Exupéry parcourt les étoiles dans son biplan postal. Je croise des hérissons, un renard de temps en temps. Il paraît que des blaireaux ont été vus. Bientôt des marcassins et des biches à Pessac? Qui sait? Thoreau aimerait ça. Le Corbeau de Poe dort sur son arbre, perché noir sur noir dans un chêne centenaire le long de la route près de la fac. Quelques vagabonds matinaux, leur poche poubelle sur l'épaule, s'en vont tels des Kerouac ou Cendrars hanter les routes de nos campagnes, squatter les trottoirs de nos villes. Les travailleurs du matin attendent sur le quai du tram la première rame du matin. L'appel de l'usine remplace celui de la forêt. Quelques bleus de travail cheminent à l'ombre des haies citadines, la Lune projetant leur ombre voûtée sur le trottoir.
Plus d'une fois on m'a prévenu: fais attention aux radars, les gendarmes à cette heure-ci sont déjà aux aguets. S'ils m'arrêtent je suis sûr que j'aurai beau leur expliquer que je sors de l'atelier, j'aurai quand même droit à l'éthylotest. Képi bleu sur fond étoilé, lunette anti-chauffards collé à l'oeil droit, huitième café dans la main gauche, tazer à la ceinture, collègue au chaud (ou au frais selon la saison) dans le fourgon. En attendant Momo - et non Godot-, ils jouent au serpent ou au solitaire sur leurs téléphones, peut-être même comptent-ils les voitures bleues, les rouges, ou bien les quatre-quatre ou les breaks. Jeu de dupes à l'aube entre les cowboys et les indiens, à qui se cachera le mieux, les fourberies de certains feront le bonheur des dames (de la République).
La franche camaraderie qui règne à l'usine s'arrête au seuil des vestiaires: sur le parking déjà, tous ne pensent qu'à une chose: le fond de leur lit. Hemingway combattait les franquistes dans les sierras espagnoles, eux se voient plus en Quichotte et Panza contre les moulins géants du capitalisme. Leurs rêves sont ceux de Zola, Hugo ou Dickens, tout de suie vêtus, l'âme en peine, leurs paletots troués où les étoiles tels des diamants brillent à travers le tissu élimé. A cette heure ici personne n'est tel Ronsard fasciné par la rose, tous sont plutôt des Dan Brown en puissance: tout dans le premier degré, tel des Ron ou des Hermione, à combattre leurs démons dans leur sommeil de plomb. Plongés tels le Capitaine Nemo dans un abysse sans fond, les travailleurs des ténèbres affrontent leurs terreurs tels les Robots d'Isaac: le chômage technique ou la mise en faillite.
Je suis arrivé. Il est cinq heures vingt-deux. Talence dort encore. Sauf ma voisine de pallier, que je manque de croiser tous les matins. Je l'aperçois au fond du parking, qui se dirige vers sa voiture. Travailleurs du matin, que pensez-vous de la nuit? Vous en voyez le bout, vous, au moins.
Les rues sont pratiquement désertes, Saint-Exupéry parcourt les étoiles dans son biplan postal. Je croise des hérissons, un renard de temps en temps. Il paraît que des blaireaux ont été vus. Bientôt des marcassins et des biches à Pessac? Qui sait? Thoreau aimerait ça. Le Corbeau de Poe dort sur son arbre, perché noir sur noir dans un chêne centenaire le long de la route près de la fac. Quelques vagabonds matinaux, leur poche poubelle sur l'épaule, s'en vont tels des Kerouac ou Cendrars hanter les routes de nos campagnes, squatter les trottoirs de nos villes. Les travailleurs du matin attendent sur le quai du tram la première rame du matin. L'appel de l'usine remplace celui de la forêt. Quelques bleus de travail cheminent à l'ombre des haies citadines, la Lune projetant leur ombre voûtée sur le trottoir.
Plus d'une fois on m'a prévenu: fais attention aux radars, les gendarmes à cette heure-ci sont déjà aux aguets. S'ils m'arrêtent je suis sûr que j'aurai beau leur expliquer que je sors de l'atelier, j'aurai quand même droit à l'éthylotest. Képi bleu sur fond étoilé, lunette anti-chauffards collé à l'oeil droit, huitième café dans la main gauche, tazer à la ceinture, collègue au chaud (ou au frais selon la saison) dans le fourgon. En attendant Momo - et non Godot-, ils jouent au serpent ou au solitaire sur leurs téléphones, peut-être même comptent-ils les voitures bleues, les rouges, ou bien les quatre-quatre ou les breaks. Jeu de dupes à l'aube entre les cowboys et les indiens, à qui se cachera le mieux, les fourberies de certains feront le bonheur des dames (de la République).
La franche camaraderie qui règne à l'usine s'arrête au seuil des vestiaires: sur le parking déjà, tous ne pensent qu'à une chose: le fond de leur lit. Hemingway combattait les franquistes dans les sierras espagnoles, eux se voient plus en Quichotte et Panza contre les moulins géants du capitalisme. Leurs rêves sont ceux de Zola, Hugo ou Dickens, tout de suie vêtus, l'âme en peine, leurs paletots troués où les étoiles tels des diamants brillent à travers le tissu élimé. A cette heure ici personne n'est tel Ronsard fasciné par la rose, tous sont plutôt des Dan Brown en puissance: tout dans le premier degré, tel des Ron ou des Hermione, à combattre leurs démons dans leur sommeil de plomb. Plongés tels le Capitaine Nemo dans un abysse sans fond, les travailleurs des ténèbres affrontent leurs terreurs tels les Robots d'Isaac: le chômage technique ou la mise en faillite.
Je suis arrivé. Il est cinq heures vingt-deux. Talence dort encore. Sauf ma voisine de pallier, que je manque de croiser tous les matins. Je l'aperçois au fond du parking, qui se dirige vers sa voiture. Travailleurs du matin, que pensez-vous de la nuit? Vous en voyez le bout, vous, au moins.
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