On est du matin...
Sept heures quinze. La boîte aux lettres est trop étroite. Protégé par mon gilet jaune et fort d'un esprit de travail bien fait, je sonne. Au bout d'une vingtaine de secondes, des pas résonnent dans l'escalier. une voix me demande qui ose à cette heure si matinale se présenter chez les gens. "C'est La Poste, Madame." La porte s'entrouvre et une dame d'une bonne soixantaine d'années me jette un oeil étonné: "Vous êtes matinal, vous!" Je lui tends son catalogue et son enveloppe et l'observe rapidement. Levée aux aurores comme beaucoup de nos aïeux, elle porte encore sa chemise de nuit d'une autre époque, rose pâle virant sur le beige transparent. Ses pantoufles à carreaux et ses lunettes à chaînette sur le nez complètent le tableau. Elle, je ne l'aurai pas réveillé c'est sûr à part en me pointant à cinq heures du matin.
Parfois la sonnerie fait réellement office de réveil. Je respecte en général le sommeil de chacun mais dans ce métier c'est pas comme si j'avais le choix, et en plus mon beau gilet me galvanise, je me sens d'attaque à réveiller un skinhead à quatre heures du matin. Neuf heures, je sonne. Je vais pour remettre le courrier dans la voiture faute de réponse à ma sonnerie quand la porte s'ouvre: "Oui c'est pour quoi?". Je reviens sur mes pas et remets donc en main propre ce fameux catalogue. L'homme qui a fini par se lever de son lit douillet m'a tout l'air d'y être encore, pour ainsi dire: ses cheveux hirsutes lui donnent un air de sauvageon des tropiques, son caleçon à rayures et ses tongues le font ressembler à un baigneur des années vingt et sa barbe naissante à un évadé de prison. rajoutez à cela des yeux rougis par une soirée bien arrosée, vous aurez mon type: ravi de se voir réveillé pour réceptionner le colis de sa copine. La R******, lui qu'est-ce qu'il en a à faire. C'est pas comme s'il s'achetait ses jeans chez Somewhere ou ses chemises sur catalogue. Bref, ma mission est remplie, ça me met de bonne humeur pour le reste de la matinée.
Mais toutes les adresses ne correspondent pas à des maisons individuelles, ce serait trop facile. Bien souvent je dois parcourir à pied les parcs sans fin des immenses résidences et cités HLM de la banlieue bordelaise. Les bâtiments ont l'air d'avoir été posés là comme des champignons géants, l'ordre alphabétique pourrait paraître la solution la plus simple mais non, les architectes ou promoteurs qui ont semé les graines de ces gigantesques tours de béton ont une logique bien à eux. Le Bâtiment J va suivre le bâtiment F qui lui sera à dix minutes à pied du E. Et puis, pourquoi ne pas les appeler par des noms de fleurs ou de musiciens c'est plus joli qu'une lettre. Ainsi le F sera Les Fougères et le C les Coquelicots par exemple. Mais quand une personne se trompe à Paris et note un bâtiment Les Cochias en se disant que s'il a mal compris l'orthographe c'est pas si grave que ça, il ne sait pas toute l'histoire et la géographie bien particulière de ces cages à lapins urbaines. Car le Cochia s'écrit en réalité Kochia et correspond donc au bâtiment K et on le C, ce qui change tout lors de la distribution du courrier. Et quand on n'est pas facteur de père en fils, pas évident de deviner tout ça.
C'est comme les mythes du facteur. Les chiens pour commencer: on dirait qu'ils ont inscrit dans leur génome une haine viscérale des voitures jaunes et des livreurs en général. L'autre jour il y en avait un qui seul dans son grand jardin aboyait à tue-tête derrière le portail. Ce n'est pas tant la peur que le bruit qui m'énervait. Le soleil me tapant sur le crâne depuis tôt le matin, ses jappements stupides me résonnaient dans la tête comme un gong tibétain à bout portant. Je me tenais donc en plein milieu de la rue, mon catalogue à la main quand le maître arriva enfin et envoya paître le clébard à l'autre bout du jardin. Après quelques échanges de politesses, je repars et voilà que le canidé fou se repointe dans les buis de la haie, bien décidé à me déclencher une migraine. C'est mignon les toutous, ça protège bien la Twingo de son maî-maître mais y'a pas à dire c'est pas non plus extrêmement évolué. Ils sont encore au stade manichéen: les gentils et les méchants, les Bisounours et les dinosaures. Il a pas vu Michael Jackson, lui.
Comme quoi en huit heures dans les rues on en voit des choses, et encore des anecdotes j'en ai plein mon baluchon. Moi qui me disait du matin... : après un été à déambuler dans Bordeaux avec mes catalogues, je vais devenir accroc aux grasses matinées le week-end.
Parfois la sonnerie fait réellement office de réveil. Je respecte en général le sommeil de chacun mais dans ce métier c'est pas comme si j'avais le choix, et en plus mon beau gilet me galvanise, je me sens d'attaque à réveiller un skinhead à quatre heures du matin. Neuf heures, je sonne. Je vais pour remettre le courrier dans la voiture faute de réponse à ma sonnerie quand la porte s'ouvre: "Oui c'est pour quoi?". Je reviens sur mes pas et remets donc en main propre ce fameux catalogue. L'homme qui a fini par se lever de son lit douillet m'a tout l'air d'y être encore, pour ainsi dire: ses cheveux hirsutes lui donnent un air de sauvageon des tropiques, son caleçon à rayures et ses tongues le font ressembler à un baigneur des années vingt et sa barbe naissante à un évadé de prison. rajoutez à cela des yeux rougis par une soirée bien arrosée, vous aurez mon type: ravi de se voir réveillé pour réceptionner le colis de sa copine. La R******, lui qu'est-ce qu'il en a à faire. C'est pas comme s'il s'achetait ses jeans chez Somewhere ou ses chemises sur catalogue. Bref, ma mission est remplie, ça me met de bonne humeur pour le reste de la matinée.
Mais toutes les adresses ne correspondent pas à des maisons individuelles, ce serait trop facile. Bien souvent je dois parcourir à pied les parcs sans fin des immenses résidences et cités HLM de la banlieue bordelaise. Les bâtiments ont l'air d'avoir été posés là comme des champignons géants, l'ordre alphabétique pourrait paraître la solution la plus simple mais non, les architectes ou promoteurs qui ont semé les graines de ces gigantesques tours de béton ont une logique bien à eux. Le Bâtiment J va suivre le bâtiment F qui lui sera à dix minutes à pied du E. Et puis, pourquoi ne pas les appeler par des noms de fleurs ou de musiciens c'est plus joli qu'une lettre. Ainsi le F sera Les Fougères et le C les Coquelicots par exemple. Mais quand une personne se trompe à Paris et note un bâtiment Les Cochias en se disant que s'il a mal compris l'orthographe c'est pas si grave que ça, il ne sait pas toute l'histoire et la géographie bien particulière de ces cages à lapins urbaines. Car le Cochia s'écrit en réalité Kochia et correspond donc au bâtiment K et on le C, ce qui change tout lors de la distribution du courrier. Et quand on n'est pas facteur de père en fils, pas évident de deviner tout ça.
C'est comme les mythes du facteur. Les chiens pour commencer: on dirait qu'ils ont inscrit dans leur génome une haine viscérale des voitures jaunes et des livreurs en général. L'autre jour il y en avait un qui seul dans son grand jardin aboyait à tue-tête derrière le portail. Ce n'est pas tant la peur que le bruit qui m'énervait. Le soleil me tapant sur le crâne depuis tôt le matin, ses jappements stupides me résonnaient dans la tête comme un gong tibétain à bout portant. Je me tenais donc en plein milieu de la rue, mon catalogue à la main quand le maître arriva enfin et envoya paître le clébard à l'autre bout du jardin. Après quelques échanges de politesses, je repars et voilà que le canidé fou se repointe dans les buis de la haie, bien décidé à me déclencher une migraine. C'est mignon les toutous, ça protège bien la Twingo de son maî-maître mais y'a pas à dire c'est pas non plus extrêmement évolué. Ils sont encore au stade manichéen: les gentils et les méchants, les Bisounours et les dinosaures. Il a pas vu Michael Jackson, lui.
Comme quoi en huit heures dans les rues on en voit des choses, et encore des anecdotes j'en ai plein mon baluchon. Moi qui me disait du matin... : après un été à déambuler dans Bordeaux avec mes catalogues, je vais devenir accroc aux grasses matinées le week-end.
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