Saint-Pierre des Corps – Cinq minutes d’arrêt
La masse des voyageurs sur le quai se fait plus mince, les retardataires courent le long de la rame, espérant rejoindre la bonne voiture avant le sifflement infernal qui signalera la fermeture des portes.
Nous somme montés à Lorraine-TGV, gare fantôme mais moderne située en rase campagne, à vingt-cinq minutes de Nancy. Là, des lustres à deux cent mille euros pendent du plafond, le seul et unique commerce labélisé Relay vend des sandwiches à huit euros. Les toilettes sont dignes d’un palace Niçois et les bancs d’un parc de Châteauroux. Le parking gigantesque sert de rôtissoire à une vingtaine de voitures qui attendent que leurs propriétaires descendent du prochain train ou disent au revoir à leurs proches. A perte de vue s’étendent champs et haies, terre retournée et jeunes épis de blé. On double des tracteurs sur la route étroite où les seules maisons que l’on croise sont celles de riches agriculteurs qui à force d’années de travail, transforment la Meurthe-et-Moselle en Midwest Américain, faisant se rejoindre des parcelles de terrain autrefois divisées et cultivées séparément - blé, orge et seigle poussant à droite à gauche et fournissant ainsi à des générations entières de paysans de quoi vivre et élever leurs familles. Ces campagnes françaises d’aujourd’hui où les moissonneuses-batteuses sont aussi grandes que la chapelle du village et aussi rouges que le sang de la terre ; cette terre des ancêtres où le pied de l’homme ne foule plus le sol, seules chenilles et pneus crantés passent et repassent dans ces sillons parfaits, saignant à blanc l’âme même de ce terroir.
Ces villages où le regard est surpris, où le temps semble s’être arrêté, où le vieux accoudé à la fontaine semble être posté là depuis une bonne trentaine d’années, où les vieilles bâtisses tombent en ruines faute d’anglais ou de hollandais pour les restaurer, où les traditions perdurent, où l’on ne se prend pas la tête, où Facebook tient du mythe shiite inconnu et le Minitel la dernière avancée technologique. Cette France où la nature est verte et belle, où les pierres parlent d’elles-mêmes et où l’histoire se lit dans chaque visage, chaque ride et chaque regard, où les femmes et les hommes sont burinés par ce soleil que nous les citadins nous leur envions tant et que nous allons chercher jusque dans ces eldorados du bout du monde où, les pieds dans une piscine bleu saphir, nous plaignons ces pauvres bougres qui n’ont que pour seul horizon le bleu du ciel et le vert émeraude des frênes. Mais dans leur monde de labeur et d’humanité, les vacances sont une légende « urbaine » et le bonheur leur quotidien.
Le train reprend son cours, certains nous ont quitté d’autres sont montés. Les fumeurs ont sauté juste à temps, les mamans tentent d’occuper les enfants dont les cris et jeux commencent à exaspérer certains voyageurs. Retour en Première, pas de chance il y a pas mal d’enfants et d'anciens un peu durs de la feuille, les téléphones volume maximum et les courses dans l’allée vont bon train. Et si je tendais ma jambe juste un peu plus vers l’extérieur, croyez-vous qu’il comprendrait le charmant bambin ? Qu’il irait sagement s’asseoir près de sa chère maman qui à force de dire « chut » sans arrêt n’a pas de voix et en est presque à pleurer. Cinq heures trente de TGV, c’est à se demander si celui-là roule vraiment à très grande vitesse tant les distances entre les différentes gares étapes semblent augmenter… Ah Bordeaux, quand te reverrai-je ?
Bientôt Poitiers.
C’est un peu déjà le Sud-Ouest, isn’t it ?