Les lionnes

Publié le par Matthieu

Namibie, août 2007, quelque part dans le Kalahari.

En circuit avec ses clients, deux couples de français, Franck est en retard et ne peut pas rejoindre le lodge à temps. Il décide donc de camper en brousse, les clients sont d'accord, l'aventure on en a jamais assez après tout. Ils terminent un safari de 3 jours dans le South Kalahari, partie sud de l'immense parc national, qui est restée fermée au public pendant plus de 4 ans.
Installation du camp, préparation du feu et dressage de la table pour le dîner. La bouilloire chauffe doucement sur les flammes.
Besoin naturel oblige, notre guide s'éloigne d'une centaine de mètre avec pelle et papier toilette et va faire ses affaires tranquillement, laissant les clients se préparer pour le dîner. Alors qu'il rebouche soigneusement le trou après avoir brûlé son papier, il entend, venant du camp, l'un des clients crier: "Lionne!". Il jette un coup d'oeil aux alentours mais ne voit rien et imagine qu'il a mal entendu. Quelques instant plus tard c'est beaucoup plus clairement qu'il entend le cri en provenance des tentes: "Franck! Une lionne à ta droite dans l'herbe!". Là, tout de même soucieux de sa sécurité, il scrute les hautes herbes et aperçoit alors une paire d'oreilles et une queue qui s'agite en l'air. Alarmé, il se saisit de sa pelle et, la brandissant tel un drapeau, crie en direction de l'animal. La lionne, tapie dans les herbes, ne bouge pas d'un poil, au contraire, elle se colle contre le sable. Comme si il allait oublier sa présence... Franck a beau ne plus être très jeune, il reste un guide chevronné et non une vulgaire impala. Comprenant que l'intimidation ne marche pas, il se retourne et commence à se diriger vers le camp, le plus calmement possible. Pendant ce temps dans le camp c'est l'effervescence. L'homme qui a le premier aperçu le fauve a prévenu ses amis et tous les quatre se sont réfugiés dans le Land Rover. Franck, à mi-chemin, n'en pouvant plus de la pression que lui met la lionne - qui se rapproche dangereusement -, hurle en direction du camp: "Venez-me chercher!". Mais le client a beau faire, tournant la clé à maintes reprises dans le démarreur, il ne parvient qu'à arracher au moteur des hoquets douloureux. Franck, énervé par l'incapacité de ses clients à faire démarrer le 4x4 et effrayé par la pensée que la lionne ne doit pas être seule et que la seconde est peut-être devant lui, accélère le pas. Au bout de 5 minutes qui lui paraissent une éternité, il parvient enfin à côté de la voiture. Prenant l'air le plus sûr de lui qu'il puisse en de telles circonstances, il se tient à côté de la porte côté conducteur et tente de faire comprendre à la lionne, maintenant à 5 mètres du camp, qu'il n'a pas peur. Rien n'y fait, elle continue d'avancer. Il monte alors et ferme la portière derrière lui, toutes vitres fermées. A l'intérieur, les 4 clients sont morts de peur mais rassurés par les 3 tonnes de métal du Defender.
A ce moment là, tout le monde se demande ce que vont faire la lionne. C'est alors qu'une deuxième lionne apparaît de l'autre côté du camp et se dirige vers l'une des tentes. L'une des clients a commis l'erreur de laisser la porte de la tente ouverte. La lionne s'empare de l'un des matelas, le traîne dehors et s'amuse à le déchiqueter méthodiquement. Pendant ce temps là, sa compère, attirée par le bruit de l'eau qui bout sur le feu, s'approche et va jusqu'à se brûler le museau sur la bouilloire bouillante. Comme quoi le feu ne leur fait pas aussi peur que la légende le raconte. Quinze minutes plus tard, elles repartent bredouilles. Il faut bien dix minutes aux clients et Franck pour sortir de la voiture et se décider à poursuivre la soirée. Notre guide décide de sortir le champagne pour fêter ça et rassurer tout le monde. Le repas se déroule normalement, tout le monde ayant en tête néanmoins qu'à proximité se trouvent des animaux en quête de chair fraîche, qui n'ont peur ni du feu ni de l'homme. Le repas terminé, chacun fait une toilette rapide et Franck range et fait la vaisselle pendant que les dames se préparent à dormir dans leurs tentes respectives, leurs maris ayant préféré passer la nuit dans le 4x4, ironie du sort, comme quoi... Bref, Franck s'apprête à se coucher lui-même quand il entend un bruit dans les fourrés et saute dans le 4x4 avec les deux clients en n'omettant pas bien sûr de crier aux deux clients restées dans leurs tentes de ne surtout pas bouger ni faire de bruit. Les deux lionnes reapparaîssent alors, se baladent dans le camp dix minutes et disparaîssent à nouveau. Tout le monde dormira dans sa tente respective, et Franck récupère au matin quatre clients un rien traumatisés, lui-même est sous le choc. Le soir du second jour, le bushcamp prévu est annulé et remplacé par une nuit en lodge, le circuit en vient même à être réduit d'une journée, tellement les clients ont peur qu'une telle mésaventure se reproduise.
Franck nous racontera par la suite qu'il n'a jamais eu aussi peur de toute sa vie et que jamais de toute sa carrière de guide en Afrique Australe il n'avait vu de lions de si près. Il a cru qu'il allait y passer. Vous l'uariez vu au retour de ce circuit, il était tout blanc, comme s'il s'était vu mourrir ce soir-là.
Tout s'explique pourtant: cette partie du Kalahari ayant été fermée pendant longtemps, les animaux se sont déshabitués de l'homme, que ce soit les gazelles ou les prédateurs. En conséquence de quoi l'homme, dans la personne de Franck et ses clients, leur apparaîssait tout simplement comme du gibier et non comme quelque chose à éviter. Franck a eu la bonne réaction: ne pas courrir, ne pas s'affoler. Crier et gesticuler tout en restant sur place lui a permis de constater que la lionne ne se laisserait pas impressionner, qu'elle était déterminée. Et leur technique de chasse s'est révélée trop lente, il a pu atteindre le camp avant que l'autre lionne, qu'alors il ne voyait pas, n'ait pu le repousser vers la première.
Une superbe démonstration de ce que l'Afrique était et est encore par endroits: un gigantesque piège, une jungle sans merci. A chacun de savoir comment s'y mouvoir, de trouver la place qui lui est due.

Pour ceux qui aime ce genre d'anecdotes, j'en ai plein ma besace...

A bientôt.

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Publié dans Voyage

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