La reproduction des libellules - Episode II
Les mois ont passé et Anisoptera se fait vieux. Ses rejetons se comptent par centaines, tous n'ont pas survécu mais ses gènes se sont dispersés dans la nature, c'est ce qui compte. Son beau-père l'invite à l'apéro tous les samedis, sa belle-mère, véritable Cruella du marécage, n'arrête pas de lui dire de prendre soin de sa fille après tout ce temps.
Amant serviable et papa poule (si on pouvait lui coller deux plumes entre les antennes), maître de maison incontesté et respecté par sa progéniture et son épouse. Sa fidélité posait problème à certains, rendait folles d'espoir et d'envie certaines, mais c'est tout autre chose qui se produisit. Zygoptera, sa chère et tendre, se prélassait un beau jour sur une tige de bouton-d'or tandis que les aînés s'occupaient des plus jeunes. Vint à passer, vol léger et couleurs discrètes, un papillon de nuit égaré. Tête de sphinx gravée à même la peau du dos, le Sphynx se posa sur le sol sans un mot. Il attendit là que les plus proches des enfants s'éloignent pour jouer. A l'aide de ses pattes puissantes et crochues, il escalada le brin d'herbe et se positionna dans l'ombre des pétales. Puis de sa voix enrouée (Tom Waits chez les insectes) il murmura à l'oreille de la Demoiselle ces quelques mots: "le panache du père célèbre ne bat en rien la fougue de l'amant resté silencieux. Cette nuit, quand Cassiopée sera dans l'alignement de Pégase et que le hibou hululera trois fois, je serai devant ta fenêtre, posé sur une feuille humide de rosée, à ruminer mon chagrin de n'avoir connu ta chair."
Elle ferma ses cils démesurés sur ses yeux tout aussi vastes et soupira.
"Je vous ai aperçu à plusieurs reprises, perché sur une brindille, en tenue camouflage collé à un tronc d'arbre, votre sphinx seul visible. Mon coeur battait dans mon abdomen de me savoir épiée ainsi, mon esprit remuait monts et montagnes pour essayer de comprendre."
"Je vous aimais alors, comme je vous aime aujourd'hui."
"Que pouvez-vous m'offrir que je n'ai déjà?"
"Vos enfants sont en âge de s'envoler, votre mari est devenu lassant et perd de son éclat jour après jour, votre quotidien est digne de celui d'une fourmi harnachée à sa reine pour l'éternité. Je vous offre la liberté, une nouvelle jeunesse, un amour si fort qu'il vous en poussera deux nouvelles paires d'ailes, pour voler avec moi vers des contrées où les libellules et les sphinx vivent en harmonie et où le jour et la nuit ne font qu'un."
"Mon coeur Sphynx n'est plus à prendre
Et ma vie ici toute tracée
Si je quitte ce marais où irais-je?
Tant d'amour à revendre
Et mon corps si usé
Si je ferme les yeux, vous suivrais-je?"
"Battez des ailes, suivez-moi
Laissez tout, couches et biberons
Envolons-nous au loin
Un eden de verdure, là-bas
Lâchez prise, nous nous aimerons
Et puis nous verrons bien."
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