Coup de foudre à Plouc-Ville
La ville s'est endormie, les feux clignotent orange, le PMU a fermé ses portes et les habitués ont regagné leurs pénates. Seul sur un banc, Raymond attend son bus. Un chat passe devant lui et lui fait un clin d'oeil. Il se pince. Non il ne va pas s'endormir. La journée à l'usine est finie, le train-train quotidien reprendra le lendemain matin. Son bus tarde, il devrait déjà être là depuis cinq bonnes minutes. Le rideau du boulanger grince sous les bourrasques de vent, les platanes de la place de la mairie sont impassibles, plantés sur leurs pieds de géants comme les gardiens de la République.
Une femme s'approche. Il l'a déjà vu. Oui, c'est ça, hier à la supérette en début de semaine. Elle ralentit, lui demande si le bus est déjà passé. Pas encore, non. Elle s'assoit sur le banc, laissant entre eux un espace qu'il juge effrayant. Elle doit avoir le même âge que lui, porte une robe bleue nuit et des ballerines. Elle ne travaille pas à l'usine ça c'est sûr! Il regarde droit devant lui, n'osant tourner la tête que pour scruter le coin de la rue et l'arrivée prochaine du 427. Elle regarde droit vers lui, et croise son regard à chaque fois qu'il observe le coin de la rue à la recherche du 427. Au bout de quelques minutes elle se lance. Vous l'attendez depuis longtemps? Surpris, il se tourne sur le banc et tombe nez à nez dans ses yeux, figés droit sur lui. Ses cheveux brillent sous les néons de l'abri-bus et lui renvoient son image de péquenot d'ouvrier en bleu de travail. Un bon quart d'heure, quand même. Elle cherche ses mots, il reprend son souffle. Il espère qu'elle n'entendra pas son coeur qui tambourine dans sa poitrine, elle espère qu'il comprendra ces mots qu'elle s'escrime à formuler. Vous habitez loin? Non Georges tu ne rêves pas, malgré tes quarante balais bien brossés et ton bleu tâché, cette femme te cause! Non, à trois arrêts seulement mais à pied ça fait quand même une bonne trotte. Il se lance. Et vous? Elle lui répond que son arrêt est celui juste après le sien et qu'elle a déjà du faire le trajet à pied, un jour de grève et que ça avait pris une bonne heure. Elle a 38 ans, est divorcée, a deux enfants, un prêt immobilier, un ex-mari banquier, un chien nommé Bobby en l'honneur de Robert Kennedy et une petite maisonnette avec jardin dont elle doit encore payer les traites pendant dix ans. Les minutes passent, le bus ne passe pas, la discussion continue, la nuit est bien noire, pas une âme qui vive dans les rues du centre-ville. Vous voulez prendre un verre quelque part? Il ne sait pas ce qui lui a pris. Volontiers. Elle ne sait pas qui lui a pris d'accepter aussi spontanément, la curiosité peut-être. Un petit quelque chose dans son regard qui lui disait - aie confiance -, comme Kaa dans le livre de Kipling.
Le bus n'est jamais arrivé, ou ils ne l'ont jamais vu. Ils sont rentrés à pied, parlant sans arrêt, de tout et de rien, de météo, de politique, de bouquins, de films qu'ils avaient été voir au cinéma tout seuls, de chansons avec lesquelles ils avaient grandi, de personnes qui leur étaient chères, de leurs boulots - elle était réceptionniste dans le seul et unique hôtel de Plouc-Ville, il était régleur sur une presse à l'usine PaperKlar depuis quinze ans et détestait son travail depuis le premier jour où il avait foutu les pieds dans ce maudit atelier. Mais bon faut bien payer ses factures... Ils s'arrêtèrent chez lui, il ouvrit une bouteille de Margaux qu'il gardait pour une occasion qui avait toujours fait défaut, voulut se changer. Elle l'arrêta sur le pas de sa chambre, le verre de vin à la main. Reste comme ça. Elle l'embrassa. Il l'embrassa à son tour, n'osant pas la serrer - avec toutes ces tâches d'huile et les tonnes de poussière qui lestaient son bleu. Moi c'est Georges. Michelle. Ils en restèrent là. Elle rentra chez elle, fit un baiser à ses enfants qui dormaient, paya la baby-sitter et se mit au lit. Elle ne dormit pas. Lui non plus, à trois kilomètres de là, ne dormait pas. Il n'avait pas son numéro de téléphone, ni même son nom de famille. Elle se rendit compte qu'elle n'avait pas pensé à lui demander son numéro. Tant pis. Si le destin le veut il me retrouvera ,dit-elle tout haut. La lumière allumée, Georges avait fini par s'endormir. Demain c'est décidé, à la pause déjeuner je ferai un saut à l'hôtel pour lui demander son numéro. La lumière éteinte, Michelle, elle, n'arrivait pas à dormir. C'est décidé, se dit-elle, demain à la pause déjeuner je file chez PaperKlar lui demander son numéro.
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