Ainsi font, font, font...

Publié le par Matthieu

Monsieur Wu vit à Shangai avec sa femme Li-Wan et leurs deux cadets, Ching-Wei et Mei-Lin. Leur pavillon, dans la banlieue chic de la ville, est gardé par deux gardes jour et nuit. Sa collection de voitures anciennes trône sous un préau dans le jardin, la piscine en L, entouré de palmiers, accueille souvent les enfants pour de folles après-midi de baignade.

Leur fille aînée, Na-Lang, habite en France depuis deux ans. Son père lui a confié la gestion de son dernier achat en date: un château de l'Entre-Deux-Mers. Douze hectares de vignoble, six salariés dont un oenologue. Le domaine périclitait lentement en 2007 lorsque Chin Wu l'a acheté lors d'une enchère sur internet. Il y a investit énormément d'argent et grâce à un oenologue très réputé, a redressé les comptes, arrachant les vieux ceps par endroit et replantant de la nouvelle vigne importée du Chili. Na-Lang est donc la respectable administratrice du Château Bellevue. Ses employés l'apprécient pour sa connaissance du vin - acquise lors d'un Master d'oenologie et métiers du vin suivi à Yale quelques années auparavant. Elle a peu à peu appris le français et se débrouille assez aujourd'hui pour se faire comprendre sans mal.

Au début, les habitants du village et les salariés du domaine voyaient d'un mauvais oeil cette arrivée dans leur région d'intérêts chinois. Mais ils se sont vite rendu compte que ces gens avaient autant qu'eux l'amour du terroir et du bon vin et surtout les moyens financiers pour rendre son panache au Château Bellevue qui sans eux aurait sombré dans l'oubli. Les préjugés et remarques racistes des premiers temps ont aujourd'hui disparu et Na-Lang est maintenant acceptée dans les conseils d'exploitants vignerons comme l'une des leurs.

Elle vend son vin en grande partie à un négociant basé à Sainte-Croix-Du-Mont qui le stocke et le revend à une usine d'embouteillage qui se charge de conditionner en bouteilles et bag-in-box le vin made in Château Bellevue. Le négociant récupère ensuite le vin conditionné et étiqueté et, par le biais de ses commerciaux, le distribue dans toute la France aux grandes surfaces, petits négociants, cavistes. Des centaines de palettes partent chaque année à l'étranger et pour la Chine, c'est Wung-Li Wu, le frère de Chin, qui se charge de l'importation et de la distribution.

Au Carrefour de Bègles, j'ai vu l'autre jour des bouteilles "Château Bellevue" au rayon Entre-Deux-Mers. Huit euros la bouteille de Merlot rouge, millésime 2008. Combien pensez-vous que Na-Lang la vende au négociant de Sainte-Croix-du-Mont? On boit du vin en soirée, on arrose un bon steak de boeuf d'un Cabernet-Sauvignon et on ne se doute pas de toute l'histoire qu'il y a derrière, de tous les gens impliqués dans la production, la fabrication, la vinification, l'embouteillage, le transport, la mise en rayon. Tout ça grâce à des fonds chinois. Qui l'eut crut.

La famille Wu a sauvé ce château du Sud-Ouest qui menaçait de faire faillite, bravant les barrières de la langue, des préjugés, des réticences des locaux - tout bon Français qu'ils sont : chauvins, un tantinet racistes et conservateurs. Jeu d'ombres chinoises sur le paysage planté de vignes du terroir plusieurs fois centenaire de l'Entre-Deux-Mers, invasion Wu pacifiste en territoire gascon. Les temps changent.
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Publié dans News

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