Le côté obscur de la farce
La vie nous apporte chaque jour son lot de défis, de joies et de peines. Ce qui va suivre n'est qu'un exemple parmi tant d'autres. A vous d'en saisir le fond à défaut d'en comprendre la forme.
J'aurais pu choisir un décor, des personnages, une époque, un contexte politique et social particulier pour cadrer la scène de manière plus concrète, la rendre accessible à tous. Toile verte tendue derrière des acteurs donc volontairement fictifs, caméra subjective de ma plume déformée, vision panoramique d'une réalité bien actuelle.
Assis au sommet d'un arbre, une bouteille à la main, il harangue les passants sur le sort d'un monde qu'il juge voué à l'échec. Sa voix rauque étonne les passants, les faisant lever la tête pour observer cet étrange phénomène. Le cône de chantier qu'il tient devant sa bouche décuple la portée de ses quolibets et fait même peur aux oiseaux de passage. Son costume loufoque lui donne l'apparence d'un saltimbanque échappé du Cirque du Soleil. Une vieille dame s'arrête au pied de l'arbre et lui demande ce qu'il fait là. Il en répond pas, absorbé qu'il est par son discours. La scène ressemble à une mauvaise blague: le personnage bigarré planté sur le faîte d'un arbre, les couleurs jurant avec le feuillage vert automne du vieux chêne. Les enfants qui rentrent de l'école, les adultes qui sortent du travail, les sans-abris qui regagnent leurs cartons, les flics qui patrouillent, tous se tordent le cou et le regardent. Au bout d'une bonne heure, l'homme descend enfin de son perchoir. Ses habits paraissent normaux, jean élimés et t-shirt noir. Aucun cône de chantier en vue, aucune bouteille. Un magicien de tous les jours? Un hurluberlu transformiste? Une illusion d'optique?
L'homme quitte les lieux sans un mot et disparaît. Un garçon d'une dizaine d'années l'a suivi. Dans une ruelle adjacente au parc, il le rattrape et lui tire la manche. "Comment vous avez fait ça?" L'homme retire son chapeau, se penche vers lui et lui murmure à l'oreille: "C'est un secret". Médusé et fou de curiosité, le gamin en redemande: "Dis-moi, dis-moi, allez dis-moi comment t'as fait!" L'homme au chapeau se redresse, les mains dans les poches, et s'écarte. Derrière lui, sur le trottoir, un cône de chantier identique à celui que tous ont vu au sommet de l'arbre un instant auparavant. Le garçon saute de joie. Il avait parié sur le magicien avec ses copains, et il avait raison. "Je ne suis ni magicien ni sorcier, mon grand, juste un gars comme toi, tu sais." "T'es quoi alors?" L'homme s'accroupit, saisit le gamin par les épaules et le secoue gentiment. "Ferme les yeux." Le petit obtempère, persuadé que l'homme en face de lui va lui faire un tour de passe-passe. Quand il rouvre les yeux, il est seul et la ruelle a disparu, laissant place à un panorama du parc à 360°. Il est juché au sommet de l'arbre, une bouteille à la main, un cône de chantier orange et blanc devant la bouche, en train de déclamer des insanités devant un parterre de passants tous plus étonnés les uns que les autres. Parmi eux, deux hommes en blouse blanche munis d'une étrange combinaison munie de chaînes et de liens de contention en cuir. Il regarde ses mains et s'aperçoit avec horreur qu'elle sont toutes flétries, parsemées de tâches violacées, et tremblent sans qu'il puisse rien y faire. Il se dit qu'il doit être en train de faire un mauvais rêve, que l'homme dans la ruelle lui a jeté un genre de sortilège pour lui clouer le bec, petit impertinent qu'il est.
Le jour tombe soudain et tout devient flou, gris, embrumé. Le capitonnage de sa chambre ne ressemble en rien à la tapisserie hideuse de chez ses parents. Il ne comprend plus rien. En promenade le lendemain, il rencontre beaucoup de gens, des jeunes, des vieux, des hommes et des femmes, qui tous semblent comme perdus, l'oeil vide et l'esprit ailleurs. Un couple se présente à lui. Ils sont jeunes, lui est blond et a une tâche de naissance dans le cou tout comme lui, il doit avoir dans les 35 ans, la femme qui l'accompagne pleure derrière ses lunettes de soleil. Il ne comprends plus rien. Illusion d'optique, lueur de lucidité? Se pourrait-il que cet homme, devant lui, soit son père? Son fils? Il ne comprend plus rien. L'homme lui tend des photos de famille. Sur l'une d'elles, en noir et blanc, il se voit en costume d'acrobate en train de grimper aux arbres dans le jardin de ses parents. Il comprend soudain. Sa vie est finie, son oeil vide et son esprit ailleurs.
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